Violence domestique: une suite de petites morts – Témoignage venu des USA –

Témoignage recueilli par l’équipe des eLLes des femmes aux Etats Unis, en juin 2019.

 » J’ai grandi sur la Côte Ouest des Etats Unis, élevée par un père bouddhiste et une mère catholique. On m’a envoyée en Inde enfant, pour étudier l’art de la compassion et du sacrifice. Cette distinction ayant pour objectif de m’apprendre à vivre dans ce monde avec un amour inconditionnel et une conscience qui guide mes pas. Ce qu’on m’a appris à Puttapartti, en Inde, a été difficile à appliquer à Los Angeles, ville où règnent en maître l’individualisme et la réussite personnelle. J’ai essayé de mettre en pratique ce que j’avais appris, mais ne me suis jamais vraiment sentie chez moi à LA.

Je suis restée en Californie pour être près de ma famille pendant environ trente ans, jusqu’à ce que je rassemble assez de courage pour changer de vie et partir m’installer à l’autre bout du pays, seule, à 3 735 kilomètres de tout ce que je connaissais et de tous ceux que je connaissais.

J’ai emménagé dans un minuscule studio et commencé mon master sur la Thanatologie, l’étude de la mort, du traumastisme et du deuil. Pendant mes études, j’ai commencé à travailler dans un service pour des patients souffrant de troubles psychotiques, des victimes de violences sexuelles et physiques. J’ai toujours eu l’intime conviction que la réinsertion était possible et qu’avec du soutien, des soins adaptés et de la compréhension, un mieux vivre était possible.

Je remarquais alors que les hommes que je rencontrais étaient très demandeurs d’une relation de couple et que s’ils n’avaient pas ce qu’ils voulaient, ils faisaient tout pour ruiner ta réputation. Pire encore, certaines femmes, qui elles-mêmes avaient été victimes de ce genre de comportement, participaient à ces commérages et alimentaient ainsi une atmosphère de suspicion entre nous.

Après beaucoup de pression, je me suis mise en couple dans une relation vouée à l’échec. Celle-ci a pris fin lorsque je suis tombée enceinte et que j’ai perdu l’enfant que nous voulions tous les deux. Quand j’ai annoncé ma fausse couche à mon compagnon, il m’a prise dans ses bras plusieurs minutes avant de me demander si cela me contrarierait s’il allait finir de regarder son match de foot au bar. Je l’ai quitté peu après. Après notre rupture, il m’a dénigré dans toute la ville et s’est posé en victime dans le but à mon avis de supprimer son propre sentiment de culpabilité.

Je me rendais bien compte que je reproduisais la même erreur que j’avais déjà commise dans mes relations passées mais j’avais peur de perdre un ami, alors que j’avais tant besoin de lui.

Après cette relation difficile, un homme avec qui j’étais très amie depuis environ un an et demi insista pour que l’on sorte ensemble. J’avais l’impression d’avoir perdu tou-tes les ami.e.s que j’avais rencontré.e.s dans cette nouvelle ville en rompant mon histoire avec ce garçon “populaire”, j’ai accepté avec réticence de sortir avec cet ami, alors que je n’avais toujours pas fait le deuil de mon enfant, ni celui de ma rupture ou encore celui de mes soi-disant amis. La première semaine où nous avons commencé à sortir ensemble, ma grand- mère est décédée, et j’ai aussi perdu deux de mes chats. Je me suis rendue à Puerto Rico pour être avec ma famille et à mon retour, je me suis engagée complètement dans ma nouvelle relation amoureuse. Je me rendais bien compte que je reproduisais les mêmes erreurs que dans ma relation précédente, mais j’avais tellement peur de perdre mon ami, à un moment de ma vie où j’avais terriblement besoin de lui.

Après plusieurs mois ensemble, je suis tombée très amoureuse de lui. Nous nous sommes installé.e.s ensemble. Mon mec, que j’appellerais D., et moi, avons commencé à faire des projets.

Nous souhaitions déménager pour nous construire un endroit ensemble. Nous faisions des blagues sur le nom de nos enfants, participions à des ateliers de jardinage bio et faisions des recherches sur les meilleurs endroits pour s’installer.

A mon anniversaire, nous avons bu un peu trop de champagne et avons été moins prudent.e.s qu’à notre habitude. Nous avons découvert le mois suivant que j’étais enceinte. Quand j’ai annoncé la nouvelle à D., il n’a pas dit un mot. Je lui ai dit que j’avais l’impression que nous avions fait venir cet enfant, à force d’en parler, de le dessiner et de lui choisir un prénom. D. a été très clair sur le fait que cet enfant n’était pas désiré et qu’il souhaitait que je me fasse avorter.

J’ai pleuré plusieurs semaines d’affilées, insistant sur le fait que je ne pouvais faire ça. Que cela me crêverait le coeur, le corps et l’âme. Que j’avais déjà perdu un enfant et que je ne savais pas si je pourrais survivre à la perte d’un second. J’ai contacté ma mère, qui il y a bien longtemps a divorcé de mon père, et lui ai tout raconté. Elle m’a dit de le quitter et de revenir vivre en Californie auprès d’elle, pour élever cet enfant. Je lui ai dit que je ne pouvais pas faire ça. Je ne voulais pas revivre les difficultés que j’avais déjà vécues avec ma mère quand elle est devenue mère celibataire. Je ne voulais pas que mon enfant grandisse dans cette lutte de tous les jours, et cette impression de non-appartenance avec laquelle j’ai grandi. Ma mère calcula le jour de naissance de mon enfant : ce serait le jour de l’anniversaire de la mortede ma grand-mère, et qui est également le jour du célèbre “ Dia de los Muertos”, la journée des morts dans la culture mexicaine.

Je suis entrée dans un rêve éveillé, comme si j’étais separée de mon corps. J’ai accepté d’avorter une nuit où la lune formait un croissant et pris les médicaments pour interrompre ce que je ressentais comme la vie de ma propre fille. Plusieurs semaines sont passées et tous les vices que j’avais se sont envolés. Je n’avais plus envie de café, de vin…simplement des cerises et de la crème. Je sentais mon enfant en moi et ce que je ressentais comme une énorme erreur se manifestait par des douleurs intenses dans tout mon corps. Mon ovaire gauche me lançait toute la journée et je passais le plus clair de mon temps à demander à la lune et à mon enfant de me pardonner. Je sentais que quelque chose n’allait pas et je suis retournée voir mon médecin. Il m’a informé qu’une partie de ma fille était toujours présente en moi, et après un ultra-son, il m’a montré sa forme, un croissant de lune dans mon ovaire gauche. L’opération pour la retirer à été très difficile et ils ont refusé de me donner les restes de ma fille.

Après une soiré “tacos” du mardi soir chez un des amis de D., nous sommes rentré.e.s à la maison. Quelque chose ne collait pas. D. avait principalement des amies femmes, et elles étaient toute du genre “langues de vipère “.

Le genre de femme qui voit les autres femmes comme une menace, et se permet d’exprimer des méchancetés et des propos désobligeants sur elles dès qu’elle peut. Je savais aussi que D. avait été un enfant potelé et que certaines filles de son école s’en amusaient et l’humiliaient. C’était intéressant qu’à l’âge adulte, il ait choisi ce même genre de filles comme amies. J’avais lancé l’hypothèse que c’était probablement pour reprendre du pouvoir. Plusieurs de ces filles avaient décidé de ne pas m’aimer. Je n’avais pourtant pas eu de vraies conversations avec elles, mais elles avaient déjà des opinions bien arrêtées sur ma personne. Celle qui nous recevait ce fameux mardi soir n’arrêtait pas de commenter le fait que j’étais une femme qui portait des jupes et quelle genre de femme ça faisait de moi. D’autres se demandaient si elles allaient m’inviter ou non pour la prochaine soirée tacos.

Ce mardi soir des Tacos, et bien que j’aie une robe sur moi, on me laissa entrer. L’ambiance était étrange et comme D. et moi n’avions parlé de ma grossesse qu’à ma mère, c’était comme si ce secret nous gangrennait. Quand nous sommes rentrés, une ombre persistait entre nous.

Je lui ai dit que je ne pouvais plus faire mine et que je le quittais. Et je garde cette image de la scène… Son regard est devenu noir. Nous étions dans le couloir entre l’entrée et la salle de bain et il a saisi mon bras et ne m’a plus lâchée.

Pendant plus de 6 heures il a refusé de me laisser partir, il m’a malmené et a même essayé de m’étrangler. Au petit matin, j’ai enfin réussi à monter l’escalier et à m’enfermer à clé dans la chambre. J’y suis restée 3 jours, terrorisée à l’idée de sortir et incapable de toute façon de marcher. Je ne savais pas où était mon téléphone et avais trop peur de sortir le chercher car D. n’arrêtait pas de s’introduire dans la maison. A la fin de la semaine, j’ai pu enfin trouver de la force et ai réussi à bloquer toutes les entrées de la maison. Il m’envoyait des tas de textos pour me dire qu’il fallait absolument qu’il me parle. Je n’avais pas porté plaine et cette soirée de violences m’avait causé un sérieux traumatisme crânien et des lésions nerveuses irréversibles au point que je ne pouvais ni continuer à suivre mes études ni travailler. D me harcelait de textos pour me dire qu’il fallait qu’il me révèle quelque chose et j’ai fini par accepter de le rencontrer en public. Il m’a avoué avoir subi des violences sexuelles de la part du copain de sa babysitter quand il avait 8 ans, qu’il avait un sommeil très perturbé et faisait des cauchemars récurrents. Je l’ai encouragé à se faire aider. On approchait alors de la date de son anniversaire et j’avais organisé une grande fête pour l’occasion. Je n’ai pas annulé la soirée malgré mon bras dans le plâtre(et don’t personne ne parlait)et l’état de souffrance et de dégoût dans lequel je me trouvais. Je lui ai expliqué que je ne le reprendrais pas mais que le fait qu’il ait transféré sur moi la violence et les traumatismes qu’il avait lui-même subits nécessitaient d’être pris en charge et non pas d’être puni. Ma réaction et les interventions qui ont suivi ont eu pour conséquence de me faire exclure de la ville où je vivais.

Négligeant ma propre souffrance, je ne voulais pas lui coller l’étiquette d’un agresseur mais plutôt celle d’une victime qui avait agi ainsi à cause de la violence qu’il avait lui-même réprimée de par sa propre histoire. J’ai alors contacté la famille de D pour l’aider. Sa famille a démenti les faits et a rejeté le blâme sur moi. Sa mère m’a assurée que son fils était incapable d’agir ainsi et que je devais être ‘malade’ pour penser cela, malgré les nombreuses ordonnances de médecin que je lui ai montrées, malgré mon poignet cassé et mon arrêt de travail à cause de mes blessures.

J’ai commencé à repenser le rôle de victime autrement. Tout ce que j’avais lu sur ce que les gens sont prêts à croire au sujet des personnes qui leur sont chères prenait son sens. J’ai contacté mes amis, ai pris leur déni en plein visage et me suis retrouvée plus seule que je ne l’avais jamais été. J’ai reçu des propositions d’amis qui me savaient maintenant célibataire, d’autres amis m’ont complètement ignorée et ont fait le choix de continuer à fréquenter mon agresseur. Les gens refusaient de croire qu’il était capable de tels actes et lui trouvaient ce genre d’excuses si commune, “c’est un si gentil garçon !”. Le problème majeur qui découle de ce déni c’est que son entourage lui disait qu’il n’avait rien fait, aussi restait-il dans le rôle de l’opprimé. Il niait toute part de responsabilité personnelle et sa mère et ses amis lui répétaient qu’il n’avait pas commis ces délits. Il arrêta sa thérapie et crut à tout cela.

Chaque fois que j’essayais d’établir un dialogue, je me heurtais au silence ou au rejet. Je remarquais qu’en fonction d’avec qui je me trouvais, j’étais acceptée ou au contraire rejetée ou critiquée. Plus j’essayais de me faire entendre, plus l’opposition se faisait sentir. J’ai seulement compris à ce moment-là combien le chagrin pouvait présenter des degrés différents et combien le cercle familial intime pouvait tisser de la protection autour des agresseurs. »

A la suite de ce témoignage, qui relate l’expérience d’une femme étasunienne victime de violence conjugale, nous publierons le récit d’une ivoirienne sur cette thématique. Parce que les violences faites aux femmes n’ont pas de frontières, il est important pour nous de croiser ces récits, pour une prise de conscience collective.

Féministement,

L’équipe des eLLes.

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